|
HANSI Jean-Jacques Waltz, dit (1873-1951)
Dessinateur industriel colmarien ayant affûté ses crayons dans une usine de Cernay avant d’offrir son talent aux Etablissements Herzog de Logelbach, banlieue ouest de Colmar.
Après l’usine, le jeune Waltz trimballe son chevalet par monts et vaux, du côté des vignes, et se livre au passe-temps doucereux de l’aquarelle. Il trouve assez facilement un public pour ce genre d’exercice. Quoi de plus normal en Alsace, terre de traditions, terre de bénédictions, qui n’aime pas qu’un clocher d’église puisse ressembler à un croquis de géomètre, qui ne comprend pas qu’une demoiselle, fût-elle d’Avignon, puisse exhiber des seins triangulaires et transpercer le spectateur d’un regard aussi noir qu’écarquillé, regard dangereux de femme publique !... Et puisqu’il y a du public, pourquoi ne pas exposer ? Par exemple à Strasbourg, parmi les autres attardés de la Société des Amis des Arts. Ou dans les salons pompiers de la Revue alsacienne illustrée.
Â
La notoriété lui vient aussi vite que le besoin d’uriner au Bavarois de la Bierfest munichoise. C’est comme aquarelliste connu qu’il publie des croquis dans le Bulletin de l’Association des Etudiants en Pharmacie de Strasbourg. Cela se passe au début du XXème s. et ce sont les touristes d’outre-Rhin qui fournissent la plupart des sujets. Waltz, qui se met à signer Hansi, s’amuse à les caricaturer, pour le plus grand bonheur des Alsaciens nostalgiques de la France et qui cultivent avec ferveur l’idée de Revanche, pendant que, moins gâtés par la vie, l’immense majorité des autres doivent se contenter de cultiver l’avoine, le seigle ou la pomme de terre. Pourtant ce n’est pas le retour à la France que prône alors l’artiste, mais plutôt l’autonomie au sein du Reich. Son Professor Knatschke (1908) lui vaut un premier procès.
Â
Sa manière de tourner en dérision l’inauguration torrentielle du Haut-Koenigsbourg rebâti par le Kaiser à moustache crochue, l’insolence de la caricature et le mordant du texte ne peuvent que courroucer l’impériale majesté. Les ennuis ne vont pas tarder, mais en attendant leur arrivée, Hansi publie à tour de bras. Et ses albums se vendent, enrichissant l’auteur et contrariant violemment les autorités allemandes. Les procès ne font qu’accroître en France la popularité de Hansi. Il y devient le symbole d’une Alsace martyre. L’histoire d’Alsace racontée aux petits enfants de France par l’oncle Hansi puis Mon village sont des best-sellers redoutables. Il faut donc abattre Hansi ! Le 9 juillet 1914, il est condamné à un an de prison ferme pour « incitation à la révolte » et « insultes envers les gendarmes ».
Â
Quelques semaines plus tard, profitant de la confusion que provoque un peu partout le déclenchement d’une guerre qui va devenir mondiale, Hansi fausse compagnie à ses geôliers, parvient à gagner la France et s’engage dans l’armée française. En 1915, on l’affecte au service de la propagande aérienne. J’ignore si l’idée lui est venue, dans ces circonstances élevées, de faire pleuvoir, depuis des aéroplanes français et en direction des tranchées teutonnes, des tonnes de tracts multicolores reprenant les dessins les plus caustiques de ses célèbres albums. Si cette trouvaille de marketing ne lui est pas arrivée au ciboulot, c’est que sur ce terrain non plus il n’aura su faire figure de précurseur.
Â
La paix de Versailles lui inspire son Alsace heureuse : encore un effort, oncle Hansi, le sommet du cucul la praline est en vue ! Après la publication de Colmar-en-France, la ville ainsi cocardisée lui offre de succéder à son père à la tête du musée d’Unterlinden. Le musée de Grünewald ! Un « colombagiste » se voit confier la garde d’une crucifixion qui anathématise la peine de mort. Un folkloriste aimable devient responsable de la conservation d’un polyptique épouvantablement génial, sans commune mesure avec la nunucherie pastellisante et sottement patriotarde qui encombre trop souvent les histoires simples de l’oncle Hansi.
Â
En 1923, Jean-Jacques Waltz s’installe dans une carrière qui, si l’on s’attache à la lettre même de la fonction, lui sied à merveille, la carrière pépère d’un conservateur de musée provincial. Ça lui donne assez de loisirs pour continuer à exploiter l’inépuisable filon de l’Alsace traditionnelle. Il fait aussi dans le kitsch héraldique, dessine des enseignes souriantes ou des clochers immémoriaux dans des vignes millénaires, ou des Montagne Sainte-Odile aussi mièvres que les Sainte-Victoire de Cézanne sont roboratives. Réfugié à Agen dès septembre 1939, il s’y fait pister par des sbires de la Gestapo qui, l’ayant coincé, se satisfont d’un léger cassage de gueule.
Â
L’avertissement est suffisant pour que notre héros franchisse au plus vite la frontière suisse et choisisse les agréables rivages du Léman pour y attendre la fin de la guerre.
En 1947, il fait rééditer son Professeur Knatschke. C’est un demi-bide. L’Allemagne de Guillaume II est loin, celle de Hitler est en ruine. Hansi ne s’est pas fait entendre de 1933 à 45. Et quand il se rappelle au souvenir des gens, peu de temps avant sa disparition, il est à contre-courant. L’heure est à la réconciliation, socle indispensable sur lequel va se construire l’Europe. Ce n’est donc plus le moment de publier des Souvenirs d’un annexé récalcitrant.
Extrait de "Célébrités alsaciennes - dictionnaire impertinent" de Daniel EHRET (éditions du Bastberg, 2008), avec l'aimable autorisation de l'auteur.
|
Commentaires
A mon sens, il doit lui être beaucoup pardonné, car il nous fait bien rire avec ses caricatures. c'est déjà beaucoup. Il manquait juste qu'elles ne soient pas à sens unique, et qu'elles n'épargnent pas l'auteur lui-même ... En somme, il a un peu gaspillé ses talents.
Aurait-il pu se hisser au niveau d'un génie universel, genre Tomi Ungerer, ou Germain Muller ?
Le prix à payer aurait été de s'extraire de la mentalité petite-bourgeoise: " je suis bien là où je suis, pourquoi vouloir changer quoi que ce soit, laissez-moi tranquille avec les maux du monde, je ne veux pas savoir ".
La différence entre un amuseur et un artiste véritable ?